Marée basse sur la baie de La Baule
Le Magazine · Transmission

Vendre la villade famille

Trois héritiers, parfois treize. Une maison que personne ne veut vraiment vendre et que personne ne peut garder seul. J'ai vu la même scène se rejouer des dizaines de fois — et j'ai fini par comprendre qu'elle a presque toujours une issue.

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Une villa de famille n'est pas un bien immobilier. C'est l'endroit où l'on a passé tous ses étés, où l'on a appris à nager, où les enfants ont dormi dans la chambre où leurs parents avaient dormi avant eux. Le jour où elle entre dans une succession, elle devient pourtant une ligne dans un acte, une valeur à partager et une charge à répartir. Ces deux réalités ne cohabitent pas facilement.

C'est de là que viennent presque tous les blocages que je rencontre. Pas du droit — le droit finit toujours par trancher. De l'écart entre ce que la maison représente et ce qu'elle vaut.

Toujours les trois mêmes

J'ai traité des indivisions à deux, à trois, à cinq. La plus nombreuse comptait treize personnes. On pourrait croire que chaque dossier est un cas particulier : c'est exactement l'inverse. À quelques variantes près, c'est toujours la même chose. Il y a presque toujours, dans le lot, l'une de ces trois figures.

01

Celui qui ne veut pas vendre. Souvent celui qui a le plus de souvenirs dans la maison, parfois celui qui l'occupe encore. Il ne discute pas le prix : il refuse la vente. Aucun argument financier ne l'atteint tant que la question lui est posée en termes financiers.

02

Celui qui aurait voulu racheter, mais n'en a pas les moyens. C'est le cas le plus difficile — plus difficile que le refus franc. Il ne dira jamais non, mais il n'acceptera jamais une offre non plus. Il reste indécis, indéfiniment, parce que chaque offre acceptée est la fin d'un espoir.

03

Celui qui en veut beaucoup trop cher. Il a un chiffre en tête, venu d'un voisin, d'une rumeur ou d'un souvenir. Tant que ce chiffre n'a pas été confronté au marché réel, il tient toute la famille en otage sans même s'en rendre compte.

Si vous vous reconnaissez dans l'une de ces trois figures, ou si vous en avez une en face de vous, retenez d'abord ceci : votre situation n'a rien d'exceptionnel, et je n'ai pas souvenir d'une indivision qui n'ait pas fini par trouver une issue.

Ce que dit la loi — et ce qu'elle ne règle pas

Le principe est simple et brutal : vendre un bien indivis est un acte de disposition, et il exige en principe l'accord de tous. Un seul héritier, fût-il détenteur d'une part infime, peut donc bloquer la vente d'une propriété entière.

Le contrepoids existe : nul ne peut être contraint à demeurer dans l'indivision. Chacun peut à tout moment demander le partage, quitte à passer par le tribunal. Et le législateur a progressivement ouvert des voies de déblocage. Les indivisaires détenant au moins deux tiers des droits — non des personnes, la nuance compte — peuvent exprimer devant notaire leur intention de vendre ; le notaire le signifie aux autres, et le tribunal judiciaire peut autoriser l'aliénation, qui se fait alors aux enchères. Plus récemment, une loi d'avril 2026 est venue élargir encore ces possibilités, en permettant au juge d'autoriser un indivisaire à conclure seul l'acte de vente d'un bien indivis.

Il faut cependant dire les choses honnêtement : quand on en arrive au juge, on a déjà perdu quelque chose. Des mois, souvent des années. Une vente aux enchères, qui se conclut rarement au prix qu'aurait obtenu une vente de gré à gré. Des frais de procédure. Et des relations familiales qui, elles, ne se réparent plus. La voie judiciaire est une menace utile pour faire bouger un dossier. C'est un mauvais dénouement.

Ce qui change en janvier 2027

C'est précisément ce que la réforme annoncée entend corriger. La partie la plus lourde de la loi d'avril 2026 n'est en effet pas encore appliquée : elle attend un décret en Conseil d'État et vise une entrée en vigueur au 1er janvier 2027. Elle porte sur le partage judiciaire — c'est-à-dire sur ce qui se passe exactement lorsque la famille n'y arrive pas.

Le diagnostic est partagé par tous les praticiens : la procédure actuelle est si longue et si morcelée que personne ne la craint vraiment. La réforme s'attaque à chacun de ces défauts. Une procédure unique remplacerait les circuits actuels. La phase de tentative amiable préalable, obligatoire et souvent purement formelle, disparaîtrait. Dès la saisine, une audience d'orientation désignerait un juge commis et un notaire commis appelés à travailler en binôme du début à la fin. Le juge commis pourrait trancher les contestations au fil de l'eau, au lieu de laisser le dossier s'enliser, et ordonner la vente de certains biens sans attendre la clôture. L'avocat deviendrait obligatoire à tous les stades, y compris devant le notaire — plus coûteux, mais nettement moins favorable aux manœuvres dilatoires. Enfin, le champ s'élargirait au-delà des seules successions : ex-époux, partenaires de PACS, concubins.

Deux réserves, par honnêteté. Le décret n'est pas publié à l'heure où j'écris ces lignes : la date comme le détail du texte peuvent encore évoluer, et c'est votre notaire qui saura où en est la réforme le jour où vous lirez cet article. Et une procédure, même réformée, reste une procédure — des mois, des frais, et une famille qui en sort rarement indemne.

Reste que l'effet le plus utile de cette réforme sera probablement celui qu'on ne verra jamais. Une voie judiciaire crédible est une voie qu'on n'a pas besoin d'emprunter. Celui qui bloque depuis six ans en sachant que personne n'ira au tribunal ne raisonne plus de la même manière lorsqu'il sait qu'on peut vraiment y aller. Si votre indivision est figée depuis des années, le bon moment pour rouvrir la discussion, c'est maintenant — pas en janvier.

Ce qui relève du notaire, pas de moi

Je suis agent immobilier. Le calcul des droits de succession, les règles de majorité, la rédaction de l'acte et de ses clauses, l'évaluation d'une indemnité d'occupation, la fiscalité de la plus-value : tout cela relève de votre notaire, et les règles bougent en ce moment même : loi d'avril 2026, décret de procédure attendu pour 2027. Ce que je décris ici, c'est ce que j'observe sur le terrain, pas un avis juridique. En pratique, je travaille avec le notaire de la famille ; si vous n'en avez pas encore, je peux vous en présenter un.

Ce qui débloque vraiment

Le temps coûte de l'argent — et ce n'est pas une image

La déclaration de succession et le paiement des droits interviennent dans les six mois du décès en France métropolitaine. Passé ce délai, des intérêts de retard courent, et une majoration s'y ajoute. Ces droits sont dus même si la maison n'est pas vendue : c'est souvent la première mauvaise surprise.

Ensuite, la maison continue de coûter. Taxe foncière, assurance, hors-gel, entretien du jardin, toiture. Une villa inoccupée trois hivers de suite en bord de mer ne vieillit pas comme une villa habitée — l'humidité, le sel et l'absence font leur travail, et ce que la famille économise en ne décidant rien, elle le reperd en travaux. Enfin, l'héritier qui occupe seul le bien doit en principe une indemnité d'occupation aux autres : c'est une source de tension considérable, et beaucoup de familles l'ignorent jusqu'au jour où quelqu'un la réclame.

L'argument fiscal, mal connu et souvent décisif

C'est le levier que j'utilise le plus, parce qu'il est factuel et qu'il ne met personne en accusation. En France, la fiscalité successorale dépend du lien de parenté avec le défunt, et l'écart est vertigineux : un enfant bénéficie d'un abattement de 100 000 € ; un frère ou une sœur, de 15 932 €, avant un barème à 35 % puis 45 % ; un neveu ou une nièce, de 7 967 €, avec un taux de 55 % ; une personne sans lien de parenté, de 1 594 €, à 60 %.

Autrement dit : plus l'héritier est éloigné du défunt, moins il reste de sa part. Et une indivision qui traverse une génération finit par déclencher une nouvelle succession à chaque décès, chacune prélevant son dû. Quand je pose ces chiffres sur la table, celui qui refusait de vendre ne découvre pas un argument commercial : il découvre le coût réel de l'attente, pour lui comme pour ses enfants. C'est souvent le moment où la discussion change de nature.

Regarder la succession entière, pas seulement la maison

Un dossier m'a durablement marqué. L'un des héritiers bloquait la vente de la propriété. Mais la succession ne comportait pas que cette villa : il y avait aussi un studio à Paris, sans commune mesure en valeur. Nous lui avons proposé de sortir de l'indivision en prenant le studio. Il a accepté. Les autres ont pu vendre la propriété — plus de trois millions d'euros. Chacun y a trouvé ce qu'il cherchait : les uns un prix, l'autre un point d'ancrage.

La leçon vaut pour presque tous les dossiers : la solution n'est presque jamais dans le bien qu'on cherche à vendre. Elle est dans le lot entier. Un agent qui ne regarde que le mandat qui l'intéresse ne la trouvera jamais.

Ce qui n'a pas de prix a parfois une valeur

Reste le cas le plus délicat : celui qui aurait voulu racheter et ne le peut pas. On ne le débloque pas avec un chiffre — il n'y a pas de chiffre qui le satisfasse, puisque ce n'est pas d'argent qu'il s'agit. On le débloque en lui donnant autre chose : le mobilier, les objets, ce à quoi il tenait vraiment. J'ai vu des dossiers se dénouer sur une table de salle à manger.

Il arrive aussi que l'issue passe par un autre membre de la fratrie, qui accepte de racheter les parts non par projet patrimonial, mais parce qu'il a compris que l'autre ne s'en remettrait pas. Il m'est arrivé de passer une réunion entière à convaincre un frère de racheter plutôt que de vendre. Il n'y a pas de vente au bout, donc pas d'honoraires. Ce sera pour une autre fois.

Villa balnéaire ancienne à La Baule
La BauleCes villas se transmettent rarement sans heurt : elles concentrent à la fois la valeur d'un patrimoine et la mémoire d'une famille.

Vendre malgré le conflit

C'est sans doute ce que les familles ignorent le plus, et c'est la chose la plus utile de tout cet article : il n'est pas nécessaire que tout le monde se réconcilie pour que la maison se vende.

Un dossier récent, à cinq héritiers. Une offre d'achat sur la table, sérieuse. Un frère, profondément brouillé avec les quatre autres, refusait de signer — non pas à cause du prix, à cause de la brouille. Deux de ses sœurs, qui n'avaient rien demandé à personne, se retrouvaient prises en otage d'un conflit qui ne les concernait pas.

La solution n'est pas venue de la famille, mais de l'acte lui-même. Nous avons passé la vente en y intégrant une clause de délai — six mois — permettant de libérer la part de ceux qui n'étaient pas dans le conflit, le reste des fonds demeurant en attente le temps que les autres s'accordent. Deux effets, l'un attendu, l'autre moins. Les sœurs ont été payées. Et le conflit s'est retrouvé sous une pression nouvelle : de l'argent immobilisé, chez le notaire, que personne ne pouvait toucher. Rien ne fait avancer une brouille comme une somme qui dort.

Ce genre de montage se construit avec le notaire, au cas par cas, selon le contexte. Il n'existe pas de formule standard, et c'est précisément pour cela qu'il faut en parler tôt plutôt que d'attendre le blocage.

Notre métier : facilitateur

Dans ces dossiers, je ne suis presque jamais seul. La réunion se tient le plus souvent avec le notaire. Lui tient le droit ; moi je tiens le bien et, surtout, les gens. Mon rôle n'est pas d'arbitrer une querelle familiale — je n'en ai ni la légitimité ni l'envie. Il est de faire avancer la vente pendant que le conflit, lui, suit son propre chemin.

Le mot que j'emploie est facilitateur, et je crois qu'il dit tout. Nous ne sommes pas seulement des commerciaux. Surtout pas, d'ailleurs : un agent qui ne pense qu'à sa commission passe à côté de la moitié des solutions, parce que la moitié des solutions consistent à ne pas vendre tout de suite, ou à vendre autre chose, ou à convaincre quelqu'un de racheter.

On ne réconciliera pas un frère et une sœur. Mais on peut transmettre la maison à une famille qui en continuera l'histoire.

David Bilder

C'est la seule consolation que je puisse offrir aux familles qui vendent à contrecœur, et je l'ai vue produire son effet plus d'une fois : la maison ne disparaît pas. Elle change de mains. Les acquéreurs qui achètent ces villas-là en tombent amoureux exactement comme les grands-parents en étaient tombés amoureux. Ils les restaurent, ils y font venir leurs enfants, ils y reprennent des étés. L'histoire ne s'arrête pas — elle se poursuit avec d'autres.

Si vous êtes aujourd'hui dans une indivision qui n'avance pas, le premier réflexe utile n'est pas de choisir un camp. C'est de faire entrer dans la pièce quelqu'un dont ce n'est ni la famille ni la maison. Un premier échange ne vous engage à rien, et il permet souvent de voir en une heure ce que la famille tourne en rond depuis deux ans.

David Bilder dirige l'agence éponyme à La Baule, Affilié Exclusif de Christie's International Real Estate pour la Loire-Atlantique et le Morbihan. Cet article rend compte d'une pratique de terrain ; il ne constitue ni un conseil juridique ni un conseil fiscal. Les situations évoquées sont réelles et volontairement anonymisées.

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