Le Magazine · Carnet

Entrer chezles gens

Un locataire décidé à vendre l'appartement de son propriétaire, une baignoire volatilisée, une mouette empaillée, une pièce qu'on refuse de m'ouvrir et un peignoir mal noué. Quelques rendez-vous dont je me souviendrai longtemps — et ce qu'ils m'ont appris.

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On imagine ce métier fait de belles maisons et de dossiers bien tenus. Il l'est, souvent. Mais il consiste surtout à entrer chez des gens, et les gens sont imprévisibles. En vingt-cinq ans, quelques rendez-vous m'ont marqué au point que je les raconte encore. Aucun n'est inventé. Tous m'ont appris quelque chose — c'est d'ailleurs la seule raison pour laquelle je les écris.

Le deuxième rendez-vous

C'était, je crois, mon deuxième rendez-vous en tant qu'agent immobilier. Une demande d'estimation pour un grand appartement à Saint-Nazaire. J'y vais. J'y trouve un monsieur très bien mis, très courtois, qui m'explique posément que l'appartement est vétuste, qu'il y a des travaux, et qu'il souhaite le faire estimer.

Je fais le tour, je prends mes notes. On s'installe. Je lui demande son titre de propriété, sa taxe foncière, les documents habituels. Et il me répond, avec le plus grand naturel : « Mais attendez, pourquoi j'aurais ces documents-là ? Je ne suis pas propriétaire. »

Blanc. Il m'explique alors qu'il est en conflit ouvert avec son bailleur, que celui-ci refuse d'engager les travaux, que la situation est devenue inadmissible — et qu'il a donc pris la décision de vendre l'appartement. Je lui fais remarquer qu'il ne peut pas vendre un bien qui ne lui appartient pas. Réponse : « Je m'en fous, je me débrouillerai. »

Je crois être resté parfaitement stoïque. C'était un beau début de carrière, et c'est depuis ce jour que la première question que je pose, avant même de regarder une pièce, porte sur le titre de propriété. Ça paraît élémentaire. Ça l'est. Encore faut-il l'avoir appris une fois.

Ceux qui partent avec la maison

Trois histoires différentes, un même malentendu — et de très loin la première cause de litige que je rencontre à la remise des clés.

Les gommettes

Prise de mandat à La Baule, une grande villa de plus de trois cents mètres carrés, rénovée, en excellent état. En faisant le tour, j'aperçois des gommettes. Sur les interrupteurs. Sur les mitigeurs de douche. Sur les robinets des salles de bains. Sur l'îlot central de la cuisine. Sur les miroirs, sur les rideaux, sur la poignée de la porte d'entrée, sur deux ou trois portes de l'étage.

Je finis par demander à la propriétaire ce que signifient ces gommettes. Réponse : « Ce sont tous les objets avec lesquels je pars et que je ne vends pas. » Petit oiseau qui passe. Il m'a fallu une heure pour lui expliquer que l'on ne part ni avec le plan de travail de la cuisine, ni avec la robinetterie des salles de bains, ni avec la moitié des choses qu'elle avait marquées.

La baignoire

Rendez-vous de prise en main, autrement dit le tour du bien juste avant la signature définitive. Tout se déroule bien. On monte à l'étage, j'entre dans la salle de bains, je tourne la tête : plus de baignoire.

Je demande où elle est passée. Réponse du vendeur, sans l'ombre d'une gêne : « Je l'ai enlevée, j'en avais besoin pour ma future construction. Je pensais que ça ne gênerait personne. » Nous sommes restés tous les trois à contempler l'emplacement vide, en nous disant que là, franchement, on avait touché le fond.

Le moteur d'aspiration centralisée

Même configuration, autre vendeuse. Le jour de la prise en main, elle m'annonce qu'elle emporte le moteur de son aspiration centralisée. Elle ne trouvait pas normal de le laisser au futur propriétaire. Les prises restaient aux murs, remarquez : simplement, elles n'auraient plus été reliées à quoi que ce soit.

Ce que dit le Code civil

Vendre un logement, c'est en livrer les accessoires. Le Code civil considère comme immeubles par destination les objets que le propriétaire a attachés au bien à demeure — et le critère retenu est simple : peut-on les retirer sans les abîmer, ou sans abîmer ce qui les supportait ? Baignoire, robinetterie, glaces scellées, cheminées et inserts, volets, portes et poignées relèvent en principe de cette catégorie. Le mobilier libre, non.

La sanction n'est pas symbolique. Dans une affaire où le retrait d'un miroir et d'un meuble de salle de bains avait laissé des trous apparents dans un carrelage qu'on ne pouvait plus assortir, la Cour de cassation a confirmé la résolution de la vente — l'annulation, donc, pour un miroir. La règle pratique tient en une phrase : ce qui n'est pas écrit noir sur blanc dans le compromis finira en litige. Faites la liste, même pour ce qui vous paraît évident. Surtout pour ce qui vous paraît évident.

Ce qu'on découvre en visitant

La mouette

Estimation d'un grand duplex en dernier étage à Pornichet. J'ouvre : matelas à même le sol dans le salon, boîtes de pizza en fin de vie posées dessus, et une odeur qui ne s'explique pas immédiatement. Le fils du propriétaire et quelques amis occupaient les lieux.

Je fais le tour. Et au milieu du salon, je finis par distinguer une mouette morte, dressée sur des pics à saucisses en bois, trônant comme une pièce de collection. Je demande. Réponse : « Elle s'est écrasée sur la fenêtre. On s'est dit qu'on allait l'empailler, mais on ne sait pas comment faire. »

Voilà. On ne savait pas comment faire. C'est peut-être la phrase la plus honnête qu'on m'ait dite en rendez-vous.

Le peignoir

Une visite, en début de carrière, avec une cliente. Le propriétaire était prévenu — nous demandons toujours qu'ils soient absents, pour mille raisons dont celle-ci. Je frappe malgré tout, je mets la clé dans le barillet, nous entrons.

La visite se déroule normalement. Première chambre, puis le grand séjour. Nous discutons. Et là, la porte d'une chambre donnant sur le salon s'ouvre : le propriétaire apparaît, en peignoir — un peignoir dont il n'avait pas jugé utile de nouer la ceinture. Il nous salue poliment, puis s'effondre dans le canapé, manifestement très fatigué par sa journée, et sans rien rectifier de sa tenue.

Nous nous sommes regardés avec ma cliente, nous avons éclaté de rire, et nous n'avons plus réussi à nous arrêter. Nous sommes sortis. Je crois que nous nous en souviendrons tous les deux jusqu'au bout.

Le coup de pied

Celle-ci ne dit rien des propriétaires et tout du métier. Visite en cours, clients sur le seuil du salon, et j'aperçois au dernier moment, posés bien en évidence sur le tapis, quelques sous-vêtements que la maîtresse de maison avait manifestement oubliés là.

J'ai attiré l'attention de mes visiteurs sur un détail architectural situé, par le plus grand des hasards, exactement à l'opposé — et pendant qu'ils levaient la tête, j'ai poussé le tout sous le canapé du pied gauche, sans cesser de parler corniches. Personne n'a rien vu. La propriétaire ne l'a jamais su. Elle l'apprendra en lisant ces lignes, et je lui présente mes excuses.

Le jour où les assiettes ont volé

Rendez-vous d'estimation à La Baule. Un couple, m'avait-on dit. J'arrive, je commence à discuter avec madame, à faire le tour, à comprendre le fonctionnement de la maison.

Dix minutes plus tard, un confrère sonne. « Bonjour madame, je viens pour l'estimation. » Elle n'était au courant de rien. Deux minutes après, le mari arrive : c'est lui qui avait convoqué le second agent, à la même heure, sans en informer sa femme. Un divorce qui se passait très mal, et deux estimations lancées en parallèle comme deux coups de semonce.

Ce qui a suivi, je ne l'ai jamais revu depuis. Ils ont commencé à se lancer dessus, littéralement, du mobilier et de la vaisselle, à cinq ou six mètres de distance, au milieu du salon, avec l'accompagnement verbal que vous imaginez. Nous étions assis à la table, mon confrère et moi, au beau milieu de la trajectoire. J'ai baissé la tête pour éviter une assiette. Ce n'est pas une figure de style.

Nous nous sommes éclipsés ensemble. Dehors, sur le trottoir, aucun de nous deux n'avait connu ça. Je repense souvent à cette scène quand j'interviens dans une succession ou une séparation : ce qui se joue dans ces murs n'a presque jamais à voir avec un prix.

Ce qui se joue dans ces murs n'a presque jamais à voir avec un prix.

David Bilder

Deux heures après la signature

Une maison à la campagne, grand jardin. Prise en main le matin : tout est conforme, tout va bien. Nous partons signer chez le notaire. L'acte est passé.

Deux heures plus tard, le téléphone sonne. C'est le nouveau propriétaire : « C'est une catastrophe, venez vite, venez vite. » J'arrive. La fosse septique avait lâché, tout avait reflué, et la baignoire débordait d'un contenu que la décence m'interdit de décrire. La maison était inhabitable.

Deux heures. Le temps d'un rendez-vous chez le notaire. C'est le genre d'épisode qui vous convainc définitivement de l'utilité d'un diagnostic d'assainissement lu sérieusement, et pas parcouru en diagonale entre deux signatures.

Deux portes fermées à clé

Deux rendez-vous, deux pièces qu'on refuse de m'ouvrir. La première m'amuse encore. La seconde, beaucoup moins.

Le jardin secret

Prise de mandat dans une très belle propriété : parc paysager, sculptures disposées avec goût, demeure ravissante, propriétaires d'un goût sûr. Je fais le tour, je prends mes mesures. Et j'arrive devant une pièce fermée, quatorze mètres carrés environ.

Je demande. Réponse, après un temps d'hésitation : « Alors là, comment vous expliquer ? Je ne vais pas pouvoir vous ouvrir. C'est notre jardin secret. Vous pourrez la voir le jour où nous aurons vendu, parce que nous aurons tout démonté. »

Tout démonté. Je n'ai jamais su ce qu'il y avait à démonter, et j'ai fini par admettre que c'était très bien ainsi. La discrétion fait partie du contrat — y compris quand elle vous laisse avec une question pour la vie.

Le laboratoire

Estimation dans le Morbihan, chez un monsieur d'environ quatre-vingts ans. Une grande maison nantaise. Nous parlons de son épouse ; il m'indique qu'elle n'est pas là et qu'elle rentrera plus tard. Le rendez-vous se passe très bien : je prends mes mesures, mes informations, nous descendons visiter le rez-de-jardin — cent cinquante mètres carrés, carrelage blanc au sol, carrelage blanc aux murs. Il m'explique qu'il était boucher, et que c'était son laboratoire.

Nous continuons. J'arrive devant une porte fermée à clé. Je demande ce qu'il y a derrière. Il blêmit, se met à bégayer, et me répond qu'il ne peut pas l'ouvrir et que ce qu'il y a dedans ne me regarde pas.

Je suis remonté très vite, en regardant plusieurs fois derrière moi. J'ai écourté le rendez-vous et je ne suis jamais revenu. Il y avait très probablement, dans cette pièce, un vieux congélateur et des outils dont il avait honte. Je ne le saurai jamais. Et il m'arrive encore, quinze ans plus tard, de me demander où était sa femme.

Ce que ça apprend

On pourrait ne lire là qu'une collection d'histoires. Il y a pourtant une leçon, et elle est toujours la même : une transaction immobilière est un événement humain avant d'être un acte juridique. Les gens vendent en pleine séparation, en pleine succession, en pleine colère, parfois en pleine confusion. Ils emportent une baignoire parce qu'ils en auront besoin. Ils marquent des gommettes parce que personne ne leur a expliqué. Ils ouvrent une porte au mauvais moment.

Le rôle d'un agent n'est pas seulement de trouver un acquéreur. C'est d'anticiper ce qui va déraper, de protéger les gens des petites humiliations qu'ils n'ont pas vues venir — parfois d'un simple coup de pied bien placé — et, dans les neuf cas sur dix où rien ne dérape, de n'avoir rigoureusement rien de spectaculaire à raconter le soir.

David Bilder dirige l'agence éponyme à La Baule, Affilié Exclusif de Christie's International Real Estate pour la Loire-Atlantique et le Morbihan. Les épisodes rapportés ici sont authentiques et volontairement anonymisés : ni les personnes ni les adresses ne sont identifiables. Les précisions juridiques sont données à titre d'information générale et ne remplacent pas l'avis d'un notaire.

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