Villa Art déco d'esprit paquebot signée Adrien Grave à La Baule
Le Magazine · Patrimoine

AdrienGrave

Une gare, une église, le blason de la ville et plus de deux cents villas. Adrien Grave a écrit une bonne part du vocabulaire de La Baule — et il a laissé partout sa signature, pour qui sait la lire.

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Il y a des maisons devant lesquelles on passe cent fois sans les voir, et puis un jour un détail accroche l'œil. Une frise de vagues courant sous une corniche. Trois fenêtres alignées dans une cage d'escalier. Un enduit qui semble avoir été coulé plutôt qu'appliqué. Ce détail a un nom : c'est la signature d'Adrien Grave.

J'en ai vendu une dizaine au fil de ma carrière, et j'en ai visité bien davantage. Avec le temps, on finit par les reconnaître avant même d'avoir franchi le portail. Cet article est ce que j'aurais aimé lire quand j'ai commencé — non pas une notice d'érudition, mais un guide de lecture, écrit depuis l'intérieur des maisons.

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Un Parisien à La Baule

Adrien Grave naît à Paris, dans le deuxième arrondissement, le 12 septembre 1888. Rien ne le destinait à la presqu'île. Il s'y installe en 1923 ou 1924, au moment précis où le quartier de La Baule-les-Pins sort de la pinède et où toute une génération d'architectes trouve, sur ces terrains neufs, un terrain d'expérimentation sans équivalent en France.

Il s'associe d'abord à Georges Meunier, installe ses bureaux dans la villa Cléryma, puis dans la villa Athélia — celle qu'il construit pour lui-même avenue de Verdun, et qui reste le meilleur manifeste de son écriture. Il sera élu au conseil municipal en 1947 et dessinera le blason de La Baule-Escoublac, que la commune porte toujours.

L'homme n'était pas un austère. Les chroniques locales le décrivent esthète, mondain, truculent, animant les nuits de la station en stetson blanc au volant de sa décapotable. Il aimait boire, et cela se voit dans son œuvre : j'ai vu à plusieurs reprises, dans les salons de réception de ses villas, des fresques entières consacrées au vin et à la vigne. Il meurt à La Baule à la fin de l'été 1953, et il y est enterré.

Reconnaître un Grave

C'est le cœur du sujet, et c'est aussi ce qui rend son œuvre si présente sans être identifiée : Grave ne signait pas ses maisons, il les codait. Quand je cherche à attribuer une villa, je procède toujours dans le même ordre — l'enduit d'abord, les fenêtres ensuite, la porte en dernier recours. Il est rare que les trois manquent à la fois.

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Deux enduits reconnaissables entre tous

Le premier, le plus célèbre, est l'enduit dit « écume » : une coulure de ciment appliquée en vagues amples et épaisses, qui donne à la façade une matière presque marine. On le décrit parfois comme un enduit perlé, teinté d'ocre. Sur une architecture au dessin par ailleurs très épuré, l'effet est saisissant — le mur devient texture.

Le second, moins connu et plus rare, est l'enduit en coquillages. Ker Germaine, avenue des Saphirs, que nous venons de vendre, en offre un exemple intact. C'est le genre de détail qui ne se refabrique pas : aucun artisan ne le repropose aujourd'hui, et une façade qui l'a conservé n'a pas d'équivalent.

Et l'enduit ne s'arrête pas à la façade. À l'intérieur, Grave faisait souvent travailler ses murs dans la masse, y dessinant des soleils stylisés ou des vagues à même la matière. Coq de Roche, La Corvette, Messidor : on retrouve le procédé d'une villa à l'autre, et c'est souvent lui qui tranche quand l'extérieur a été ravalé.

Villa Ker Germaine à La Baule, façade à enduit en coquillages et arcade de pierre
Ker Germaine, 1926Avenue des Saphirs. Sous le toit d'ardoise et l'arcade, toute la façade est traitée en coquillages. Bien vendu par notre agence.
Détail de l'enduit en coquillages d'Adrien Grave, rangées de cupules imbriquées
L'enduit en coquillagesDe près, la façade se couvre de cupules imbriquées en rangs réguliers, comme une écaille. Un travail à la main, mur après mur.
Villa Coq de Roche à La Baule, façade Art déco à enduit texturé et volumes étagés
Coq de Roche, 1935Volumes étagés, angles francs, balcons filants et cet enduit épais qui accroche la lumière du matin. L'écriture de Grave à son sommet. Bien vendu par notre agence.
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Un répertoire ornemental : la vague, le soleil, le pin

Grave revient sans cesse à trois motifs — la vague, le soleil stylisé, le pin. Il les place aux deux endroits qui comptent : sur les portes d'entrée et en haut de façade, sous la corniche ou sur le fronton, là où le regard finit sa course. Il lui arrive de les traiter en frises de couleurs franches, presque crues, sur un enduit clair.

Ses soleils sont très particuliers, et c'est ce qui les rend identifiables : une fois qu'on en a vu trois, on ne les confond plus. C'est un vocabulaire directement balnéaire, et c'est ce qui distingue son Art déco de celui des villes. À La Baule, le paquebot n'est pas une abstraction moderniste : il regarde la mer, qui est à trois cents mètres.

Porte d'entrée en chêne cintrée avec oculus en ferronnerie géométrique, villa Les Opales
L'oculus des OpalesLosange, cercle et diagonales en fer forgé sur une porte cintrée : la géométrie appliquée à l'endroit exact où l'on pose la main. Bien vendu par notre agence.

La porte d'entrée est chez lui un morceau de bravoure. Elle concentre en un mètre carré ce que la façade dit en grand : le cercle, le losange, la ligne brisée, et le jeu du fer sur le verre.

C'est aussi le dernier élément qu'on regarde quand l'attribution résiste. Une façade se ravale, des fenêtres se remplacent — une porte, on la conserve, parce qu'elle est belle et que personne n'a envie de la jeter.

Certaines vont beaucoup plus loin. Celle-ci, attribuée à Grave, raconte une scène complète : Lancelot et Excalibur, dessinés au plomb sur un verre strié, encadrés de deux montants où courent ses soleils en spirale.

On est loin du simple motif décoratif : c'est un tableau, posé à l'entrée d'une maison de villégiature. Et la signature est là, discrète, en bas de l'imposte : une frise de vagues court sous la scène, exactement comme elle courrait sous une corniche. Chez Grave, la géométrie n'exclut jamais le récit — et le récit n'efface jamais le code.

Porte vitrée Art déco figurant Lancelot et Excalibur, encadrée de soleils en spirale et frise de vagues
Lancelot et ExcaliburUne porte attribuée à Adrien Grave. Les spirales latérales sont ses soleils en frise verticale — et la vague court en bas de l'imposte, sous la scène.
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Le triptyque de l'escalier

C'est mon marqueur préféré, parce qu'il se lit des deux côtés du mur. Dans la cage d'escalier, Grave dispose presque systématiquement trois fenêtres alignées, qui éclairent la montée d'une lumière verticale et continue. Vues de la rue, elles forment une bande verticale qui tranche sur la façade.

Quand je fais visiter une maison dont l'attribution est incertaine, c'est l'escalier que je regarde juste après l'enduit. Le reste peut avoir été modifié, agrandi, ravalé ; le triptyque, lui, est rarement touché — il tient à la structure.

À cela s'ajoute, sur ses villas les plus modernes, le vocabulaire qu'il revendiquait lui-même en 1930 : fenêtres en hublot, balcons traités en coursive, volumes étagés. Il disait s'inspirer des colonies et des paquebots.

Cage d'escalier de la villa Coq de Roche, triptyque de fenêtres à verre ambré et rampe en bois tourné
Vu de l'intérieurLe triptyque éclaire la volée d'une lumière ambrée continue. Rampe en bois tourné d'origine, à Coq de Roche.
Façade de la villa Coq de Roche : bande verticale de fenêtres de l'escalier et hublots grillagés
Et vu de la rueLa même cage d'escalier, lue depuis l'extérieur — avec les hublots grillagés et l'enduit travaillé qui signent la maison.

Et la cage d'escalier ne se limite pas à ses fenêtres. D'une villa à l'autre, on retrouve la même menuiserie : des balustres tournés en chapelet de boules, séparés par des cubes, et des poteaux d'angle à panneaux moulurés.

Noëlen en 1926, Les Opales en 1930, Coq de Roche en 1935 — trois maisons, trois registres de façade très différents, et le même escalier. C'est un indice précieux quand l'extérieur ne parle plus.

Escalier de la villa Noëlen : balustres tournés en chapelet et fenêtres de la cage d'escalier
Noëlen, la même mainBalustres en chapelet, cubes intercalés, poteau à panneaux : la menuiserie d'escalier de Grave, à neuf ans d'écart de Coq de Roche. Bien vendu par notre agence.
Villa Les Opales à La Baule, larges débords de toiture et soubassement de pierre
Les Opales, 1930Débords de toiture portés par des aisseliers, soubassement de moellons, enduit gratté : ici Grave parle régionaliste plutôt que paquebot. Le même homme, une autre langue. Bien vendu par notre agence.

Au-delà des villas

Réduire Grave à un architecte de villégiature serait une erreur. On lui doit la gare de La Baule-Escoublac, dessinée avec Roger Pons en 1927, et l'église Sainte-Thérèse de La Baule-les-Pins, dont la première pierre est bénie en juillet 1928 — un édifice depuis remplacé, mais qui témoigne de la place qu'il occupait dans la ville naissante.

En 1925, il bâtit la villa Kenavo pour Louis Lajarrige lui-même, avec Roger Pons — autant dire pour le fondateur du quartier. En 1934, il signe Les Korrigans, Art déco d'inspiration paquebot, dans la pinède. Vers 1932, la villa Messidor, dont le décor intérieur est confié au peintre Émile Guillaume. Et son œuvre déborde largement La Baule : trois villas au Pouliguen, plusieurs maisons de villégiature à Mesquer, le décor intérieur de Ker Souveraine à Pornichet, et jusqu'à une villa d'esprit paquebot à La Rochelle en 1932.

Un détail me plaît particulièrement : le golf dit « de La Baule » est conçu avec Ferdinand Ménard — l'un des deux architectes de l'Hermitage, dont nous parlions dans notre lecture des villas de la baie. À cette échelle, la station est un petit monde où les mêmes noms se croisent d'un chantier à l'autre.

Villa Adrien, le dernier chantier

Il existe à La Baule un bâtiment de Grave qui n'était pas une villa. Une clinique de radiologie, achevée à la fin de l'année 1953 — celle de sa mort. Il ne l'a pas vue terminée.

Rien d'ornemental là-dedans : c'était un programme technique, et le bâtiment était simple. Sa vraie singularité est ailleurs, et elle m'a surpris quand je l'ai découverte. Il est entièrement en béton, structure porteuse comprise — ce qui, pour une construction bauloise de cette date, ne se faisait pas, ou très peu. L'homme des enduits en écume et des soleils stylisés terminait sa carrière en construisant comme un ingénieur.

Le bâtiment n'avait pas de nom. Je l'ai baptisé villa Adrien, et le nom lui est resté. J'ai participé activement à sa réhabilitation aux côtés du propriétaire, pour la transformer en trois appartements.

Il faut être précis sur ce que nous avons fait, parce que ce n'est pas une restauration : nous n'avons restitué aucun enduit, pour la bonne raison qu'il n'y en avait jamais eu. Ce que nous avons fait relève de l'hommage. Nous avons intégré les vagues, telles qu'on les trouve sur Athélia, ses propres bureaux. Nous avons ajouté des voiles d'ombrage triangulaires — parce qu'il aimait les formes géométriques, et qu'un triangle tendu au-dessus d'une terrasse lui aurait plu. Et nous avons fait repasser en sérigraphie ses vagues sur le portail et sur la porte d'entrée.

Les trois fenêtres de l'escalier, elles, étaient déjà là. Même sur une clinique, il n'avait pas dérogé.

Villa Adrien à La Baule : frise de vagues sur la casquette de béton et sérigraphie sur le portail
Villa Adrien, après réhabilitationLa frise de vagues courant sous la casquette de béton, et le motif repris en sérigraphie sur la porte et le portail. Un hommage, non une restitution : le bâtiment d'origine était nu. Biens vendus par notre agence.

« On y a remis tous les codes de Grave. »

David Bilder
Villa Noëlen à La Baule : pignon à oculus, enduit blanc et soubassement de granit
Noëlen, 1926Le Grave des débuts : pignon aigu percé d'un oculus, arcs de granit blond, enduit blanc épais. Rien de l'Art déco à venir — et déjà sa manière de faire dialoguer la pierre et la matière. Bien vendu par notre agence.

Les Grave que nous avons vendus

Mettez-les bout à bout et vous tenez une carrière entière. Noëlen en 1926, le pignon et le granit. Les Opales en 1930, les grands débords régionalistes. Coq de Roche en 1935, l'Art déco assumé. Et la villa Adrien en 1953, le béton nu. Trente ans pendant lesquels un même homme a changé de langue quatre fois sans jamais cesser d'être reconnaissable.

Une liste vaut mieux qu'un discours. Voici, dans l'ordre des années, les villas d'Adrien Grave passées entre nos mains : Noëlen (1926), Ker Germaine (1926, avenue des Saphirs), Bejami devenue Abjamico (1926), Etche Gorria (1927), Anto devenue La Corvette (1928, cosignée avec Marc Margotin et Louis Roubert), Les Opales (1930), Messidor (vers 1932), Les Peupliers devenue Les Améthystes (1933), Coq de Roche (1935), Ty Gwen (1935, avenue de la Pierre Percée, au fronton remarquable), Maïla (1950, allée Thérèse, régionalisme basque) et la villa Adrien (1953).

Ce que j'observe, chantier après chantier, c'est que ces maisons se rénovent bien. Leur dessin est épuré, leurs plans sont clairs, et l'ornement se concentre là où il se voit — ce qui rend une restauration lisible et raisonnable. L'inverse d'une villa surchargée dont chaque détail devient un poste de dépense.

Pour aller plus loin

Deux ouvrages font autorité sur le sujet : La Baule et ses villas : le concept balnéaire d'Alain Charles (Massin, 2002), et Les villas de La Baule, un autre regard d'Éric Lescaudron (éditions Geste). L'Inventaire général du patrimoine des Pays de la Loire tient par ailleurs une notice documentée pour la plupart des villas citées ici, accessible en ligne.

Pourquoi cela compte, encore aujourd'hui

Une attribution n'est pas un argument de vente en soi. Mais elle change la conversation. Elle donne à un acquéreur une raison de conserver plutôt que d'effacer, elle éclaire les arbitrages d'une rénovation, et elle inscrit une maison dans une histoire qui la dépasse.

C'est aussi la meilleure protection du patrimoine de la baie. Une frise de vagues qu'on identifie est une frise qu'on ne recouvre pas au prochain ravalement. Un enduit écume qu'on sait rare est un enduit qu'on répare au lieu de le gratter. Reconnaître un Grave, ce n'est pas de l'érudition : c'est ce qui décide de ce qui restera debout dans trente ans.

David Bilder dirige l'agence éponyme à La Baule, Affilié Exclusif de Christie's International Real Estate pour la Loire-Atlantique et le Morbihan.

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